Un peu de littérature

La chanson nous a valu quelques très belles pages de littérature et j’ai tenu à ce que site en atteste à sa façon à travers le florilège que voilà.
Laissons à Proust, Maupassant, Zola et quelques autres grandes plumes le soin de lui tresser les lauriers qu’elle mérite... Promenez vous dans ces lignes en chantonnant dès que nécessaire. Aux feux de la rampe comme au crible de la littérature, la chanson n’aura jamais fini de se faufiler, à notre insu parfois, jusqu’au plus secret de nos âmes. Là n’est pas le moindre de ses sortilèges.

Marcel Proust

 

On ne s’attendrait pas forcément à trouver en Marcel Proust un défenseur de la chansonnette. On s’amusera sans doute de ce rien de condescendance affichée par le littérateur pour cet art populaire par excellence. Mais très vite, c’est l’acuité et, finalement, la générosité de l’intelligence qui saisissent.

Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu'elle s'est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu'elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l'histoire de l'Art, est immense dans l'histoire sentimentale des sociétés.

Le respect, je ne dis pas l'amour, de la mauvaise musique, n'est pas seulement une forme de ce qu'on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c'est encore la conscience de l'importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, du nul prix aux yeux d'un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses.

Que de « bagues d'or », de « Ah! Reste longtemps endormie » dont les feuillets sont tournés chaque soir en tremblant par des mains justement célèbres, trempés par les plus beaux yeux du monde de larmes dont le maître le plus pur envierait le mélancolique et voluptueux tribut - confidentes ingénieuses et inspirées qui ennoblissent le chagrin et exaltent le rêve, et en échange du secret ardent qu'on leur confie donnent l'enivrante illusion de la beauté.

Le peuple, la bourgeoisie, l'armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d'amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l'instant d'écouter, a reçu le trésor de milliers d'âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l'inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l'idéal, tels arpèges, telle "rentrée" ont fait résonner dans l'âme de plus d'un amoureux ou d'un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée.

Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu'importe que les maisons n'aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût. De cette poussière peut s'envoler, devant une imagination assez sympathique et respectueuse pour taire un moment ses dédains esthétiques, la nuée des âmes tenant au bec le rêve encore vert qui leur faisait pressentir l'autre monde, et jouir ou pleurer dans celui-ci.

Les Plaisirs et les jours
Première édition Calmann-Lévy, 1896

 

 

En dépit des réticences joliment revendiquées dans cet « éloge de la mauvaise musique », on sait que Proust fut grand amateur de chansonnettes !  Ses vedettes préférées avaient noms Paulus, Mayol, Fragson, Yvette Guilbert ... Il avait un gros faible pour une œuvrette intitulée La petite Tonkinoise...

Je suis gobé d'une petite

C'est une Anna, c'est une Annana, une Annamite
Elle est vive, elle est charmante
C'est comme un z'oiseau qui chante
Je l'appelle ma p'tite bourgeoise    
Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise
Y en a d'autres qui m'font les doux yeux
Mais c'est elle que j'aime le mieux...

Grand ami de Marcel Proust, Reynaldo Hann l’interpréta souvent, rien que pour lui, dans l'intimité de sa chambre du boulevard Haussmann. Est-ce pour que les voisins n’en sachent rien que l’écrivain en fit capitonner les murs d’épaisses plaques de liège ?


La petite Tonkinoise fut créée en 1906 par Polin, aux Ambassadeurs. Joséphine Baker la reprendra en 1930. Parmi ses autres interprètes figure un certain Louis-Napoléon Defer dit « Charlus » (l'inoubliable créateur, entre autres, de Elle faisait prout, prout !). Il semble que Proust et Charlus se connaissaient et s’appréciaient. Charlus, au demeurant, dans ses mémoires, cite plusieurs passages de cet « éloge de la mauvaise musique »... Et puis, souvenons-nous du nom de l’un des personnages de A la recherche du temps perdu : Palamède de Guermantes, baron de Charlus... Clin d’oeil du plumitif au saltimbanque ? Allez savoir !
© Jacques Perciot 2015

Alphonse Allais

La création de la SACEM, en 1850, fut un évènement considérable dans l’histoire de la chanson. Auteurs, compositeurs et éditeurs seraient désormais rétribués à chaque exécution publique de leurs œuvres... Ecrire des chansons devenait un métier ! Et certains y firent fortune. Allais, rigolard, brosse ici le portrait de l’un de ces stakhanovistes de la ritournelle...

Comme beaucoup de jeunes gens actuels, celui-ci vécut longtemps sans trouver sa vraie voie. Il était encore tout petit, dans sa natale bourgade, que déjà le microbe du rythme fouillait ses méninges. À peine arrivé à Paris, très ambitieux, il porta à la Revue blanche quelques poèmes symbolards que ces messieurs Natanson se gardèrent soigneusement d’insérer.

Il se rabattit sur des productions d’un ordre moins hermétique, et chanta les petits oiseaux qui s’aiment dans la ramure au son du murmure des ruisseaux. Ça n’était pas encore ça. Une courte incursion dans la nouvelle en prose ne lui valut pas plus de gloire ou d’argent.

Une soirée passée au café-concert fut son chemin de Damas, et, à partir de ce moment, sa lyre ne vibra plus qu’en vue de nos music-halls nationaux. Il faut dire que, tout de suite, il acquit dans ce sport une maestria incontestable, un doigté peu commun, une abondance torrentielle. Tous les jours que Dieu fait (et il en fait, le bougre ! comme dit Narcisse Lebeau), notre ami abattit sa petite chanson. Et allez donc ! Il devint rapidement un des fournisseurs les plus recherchés par ces messieurs et dames du concert. Ne criez pas au surmenage ! Notre ami compose une chanson avec la désinvolture que vous mettriez à… je ne sais pas, moi, à boire un bock, par exemple, ou… au contraire.

– Garçon, de quoi écrire ! demande-t-il.

Un quart d’heure après, la chanson est prête pour la renommée. L’envers de cette glorieuse médaille, c’est que notre poète ne saurait plus maintenant écrire autre chose qu’une chanson. Il n’a pas sitôt la plume à la main pour correspondre avec son tailleur, que le premier couplet en est déjà écrit.
Ainsi, hier, subitement bourrelé de remords à l’idée qu’il n’a pas donné de ses nouvelles à ses braves parents depuis près d’un an, il a crié, dans une brasserie du boulevard de Strasbourg :

– Garçon, de quoi écrire !

Voici le résultat :

Je vous écris, mes chers parents,
Pour vous donner de mes nouvelles.
Je n’ l’ai pas fait depuis longtemps :
Excusez-moi, nom d’une poubelle !
J’suis bien portant comme un bison
Et je souhaite que la présente
Vous trouve tous d’ même à la maison,
Car la santé, ça vaut des rentes !

Suit un certain nombre de couplets, tous écrits dans cette langue châtiée, avec ce souci de la forme et du fond, cette ingéniosité rare et sûre, ces mille attraits qui font de notre chanson de café-concert un art dont la France peut à bon droit s’enorgueillir. Il donne à ses parents des détails sur sa santé, sa situation, ses projets d’avenir, et s’informe d’eux-mêmes, du pays, des voisins, entre autres d’un certain Lamitouille, sur lequel il s’exprime en termes relativement peu flatteurs :

Et c’lui qu’abuse des mots en us,
Ce vieux bandit d’ père Lamitouille,
L’ patron du café Terminus,
Est-il toujours aussi fripouille ?

etc. etc.

À retenir les deux couplets finaux où l’on trouve, heureusement réunies, toutes les qualités du jeune maître, rehaussées encore d’une pointe d’attendrissement :

Mon cher papa, ma chère maman,
Je n’ vous en dis pas davantage,
Parce que me v’là précisément
Arrivé juste au bas d’ la page,
Avec Gustave le rigolo,
Tout à côté, j’vas prendre un verre.
La cuite au prochain numéro !
J’vous embrasse bien, chers père et mère.

Quand il eut terminé sa missive, il exhala le bon soupir du devoir accompli ; mais comme Vaunel (1) entrait, à ce moment, dans le café, et lui demandait :

– Tu n’as rien pour moi ?

Le chansonnier sans cœur lui remit pour la dire, un de ces soirs, cette lettre où le fils avait mis toute son âme. Et voilà comment de pauvres gens, là-bas, pleurent, sans nouvelles de leur garçon.

(1) Ce chanteur eut sa petite heure de gloire au café-concert.

Amours, délices et orgues  
P. Ollendorff (Paris), 1898

Forte de ses 160 ans bien tassés et de ses 137 000 sociétaires, la Société des Auteurs Compositeurs et Editeurs de musique fait aujourd’hui figure de vénérable institution. Les auspices de sa naissance n’en restent pas moins cocasses.

Cela se passait par une chaude soirée du mois de juillet 1850, aux Ambassadeurs, élégant café-concert des Champs-Elysées. Ce soir-là, trois amis viennent s’y attabler autour d’une bouteille de champagne, dans le flonflon des chansonnettes.

 

Ils s’appellent Paul Henrion, Victor Parizot et Ernest Bourget. Les deux premiers sont compositeurs, le troisième auteur. Au moment de partir, les trois hommes refusent de régler leurs consommations... Le ton monte, la maréchaussée s’en mêle : scandale ! 

Au moment de partir, les trois hommes refusent de régler leurs consommations... Le ton monte, la maréchaussée s’en mêle : scandale ! 

 

Les trois compères ont un argument de poids pour s’estimer dispensés du paiement de l’addition : on a joué quelques unes de leurs œuvres ce soir-là et ce, sans aucune contrepartie financière.

Soit ! On ira devant les tribunaux et Henrion, Parizot et Bourget, à la surprise générale,  gagneront le procès.

De ce procès découlera, presque naturellement, la création du Syndicat des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique, qui deviendra l’année suivante la SACEM, telle que nous la connaissons encore aujourd’hui.



Emile Zola

Gervaise Macquart, après avoir travaillé chez les autres, a ouvert sa propre blanchisserie et engagé deux ouvrières. Les affaires marchent bien. Pour sa fête, elle offre un banquet, dans sa boutique, à ses employées et pas mal d’amis. Le gueuleton est pantagruélique et le « piqueton » coule à grand flot. Après le gâteau de Savoie, l’échoppe résonne d’une formidable tempête de rires et de cris...

Mais, brusquement, une voix forte imposa silence à tout le monde. C'était Boche, debout, prenant un air déhanché et canaille, qui chantait  « le Volcan d'amour ou le Troupier séduisant ».

C'est moi, Blavin, que je séduis les belles...

Un tonnerre de bravos accueillit le premier couplet. Oui, oui, on allait chanter ! Chacun dirait la sienne. C'était plus amusant que tout. Et la société s'accouda sur la table, se renversa contre les dossiers des chaises, hochant le menton aux bons endroits, buvant un coup aux refrains. Cet animal de Boche avait la spécialité des chansons comiques. Il aurait fait rire les carafes, quand il imitait le tourlourou, les doigts écartés, le chapeau en arrière. Tout de suite après le « Volcan d'amour », il entama la « Baronne de Follebiche », un de ses succès. Lorsqu'il arriva au troisième couplet, il se retourna vers Clémence, il murmura d'une voix ralentie et voluptueuse :

La baronne avait du monde,
Mais c'étaient ses quatre sœurs,
Dont trois brunes, l'autre blonde,
Qu'avaient huit-z-yeux ravisseurs.

Alors, la société, enlevée, alla au refrain. Les hommes marquaient la mesure à coups de talons. Les dames avaient pris leur couteau et tapaient en cadence sur leur verre. Tous gueulaient:

Sapristi ! qu'est-ce qui paiera
La goutte à la pa.., à la pa.. pa..,
Sapristi!  qu'est-ce qui paiera
La goutte à la pa.., à la patrou..ou..ouille!

Les vitres de la boutique sonnaient, le grand souffle des chanteurs faisait envoler les rideaux de mousseline.

[...]

Madame Putois venait de se lever et chantait : « A l'abordage » ! Les convives, muets et recueillis, la regardaient ; même Poisson avait posé sa pipe au bord de la table, pour mieux l'entendre. Elle se tenait raide, petite et rageuse, la face blême sous son bonnet noir; elle lançait son poing gauche en avant avec une fierté convaincue, en grondant d'une voix plus grosse qu'elle:

Qu'un forban téméraire
Nous chasse vent arrière !
Malheur au flibustier !
Pour lui point de quartier !
Enfants, aux caronades !
Rhum à pleines rasades !
Pirates et forbans
Sont gibiers de haubans !

Ça, c'était du sérieux. Mais, sacré mâtin ! ça donnait une vraie idée de la chose. Poisson, qui avait voyagé sur mer, dodelinait de la tête pour approuver les détails. On sentait bien, d'ailleurs, que cette chanson-là était dans le sentiment de madame Putois. Coupeau se pencha pour raconter comment madame Putois avait un soir, rue Poulet, souffleté quatre hommes qui voulaient la déshonorer.

 

 

Cependant, Gervaise, aidée de maman Coupeau, servit le café, bien qu'on mangeât encore du gâteau de Savoie. On ne la laissa pas se rasseoir ; on lui criait que c'était son tour. Et elle se défendit, la figure blanche, l'air mal à son aise ; même on lui demanda si l'oie ne l'incommodait pas, par hasard. Alors, elle dit: « Ah! laissez-moi dormir! » d'une voix faible et douce ; quand elle arrivait au refrain, à ce souhait d'un sommeil peuplé de beaux rêves, ses paupières se fermaient un peu, son regard noyé se perdait dans le noir, du côté de la rue.

Tout de suite après, Poisson salua les dames d'un brusque signe de tête et entonna une chanson à boire, les « Vins de France » ; mais il chantait comme une seringue; le dernier couplet seul, le couplet patriotique, eut du succès, parce qu'en parlant du drapeau tricolore, il leva son verre très haut, le balança et finit par le vider au fond de sa bouche grande ouverte.

Puis, des romances se succédèrent ; il fut question de Venise et des gondoliers dans la barcarole de madame Boche, de Séville et des Andalouses dans le boléro de madame Lorilleux, tandis que Lorilleux alla jusqu'à parler des parfums de l'Arabie, à propos des amours de Fatma la danseuse. Autour de la table grasse, dans l'air épaissi d'un souffle d'indigestion, s'ouvraient des horizons d'or, passaient des cous d'ivoire, des chevelures d'ébène, des baisers sous la lune aux sons des guitares, des bayadères semant sous leurs pas une pluie de perles et de pierreries; les hommes fumaient béatement leurs pipes, les dames gardaient un sourire inconscient de jouissance, tous croyaient être là-bas, en train de respirer de bonnes odeurs.

Lorsque Clémence se mit à roucouler : « Faites un nid », avec un tremblement de la gorge, ça causa aussi beaucoup de plaisir ; car ça rappelait la campagne, les oiseaux légers, les danses sous la feuillée, les fleurs au calice de miel, enfin ce qu'on voyait au bois de Vincennes, les jours où l'on allait tordre le cou à un lapin.


L’assommoir
Georges Charpentier, 1877

George Sand

Marie et Germain se marient... Parmi les différents rituels qui rythment les épousailles, nous assistons ici à l’assaut donné par Germain et sa troupe (emmenée par le fossoyeur) contre la maison dans laquelle la future épousée et ses familiers se sont barricadés, sous la houlette du chanvreur. Un grand moment d’ethnomusicologie !...

Quand on fut las de sauter et de crier, le chanvreur songea à capituler. Il remonta à sa lucarne, l’ouvrit avec précaution et salua les assiégeants désappointés par un éclat de rire.

– Eh bien, mes gars, dit-il, vous voilà bien penauds ! Vous pensiez que rien n’était plus facile que d’entrer céans et vous voyez que notre défense est bonne. Mais nous commençons à avoir pitié de vous, si vous voulez vous soumettre et accepter nos conditions.

Quand on fut las de sauter et de crier, le chanvreur songea à capituler. Il remonta à sa lucarne, l’ouvrit avec précaution et salua les assiégeants désappointés par un éclat de rire.

– Eh bien, mes gars, dit-il, vous voilà bien penauds ! Vous pensiez que rien n’était plus facile que d’entrer céans et vous voyez que notre défense est bonne. Mais nous commençons à avoir pitié de vous, si vous voulez vous soumettre et accepter nos conditions.

Le fossoyeur

– Parlez, mes braves gens ; dites ce qu’il faut faire pour approcher de votre foyer.
Le chanvreur

– Il faut chanter, mes amis, mais chanter une chanson que nous ne connaissions pas, et à laquelle nous ne puissions pas répondre par une meilleure.

– Qu’à cela ne tienne! répondit le fossoyeur, et il entonna d’une voix puissante :
Voilà six mois que c’était le printemps,

– Me promenais sur l’herbette naissante, répondit le chanvreur d’une voix un peu enrouée, mais terrible. Vous moquez-vous, mes pauvres gens, de nous chanter une pareille vieillerie? Vous voyez bien que nous vous arrêtons au premier mot !

– C’était la fille d’un prince…

– Qui voulait se marier, répondit le chanvreur. Passez, passez à une autre! nous connaissons celle-là un peu trop.

Le fossoyeur

Voulez-vous celle-ci ?

- En revenant de Nantes…

Le chanvreur

– J’étais bien fatigué, voyez ! J’étais bien fatigué. Celle-là est du temps de ma grand’mère. Voyons-en une autre !

Le fossoyeur

– L’autre jour en me promenant…

Le chanvreur

– Le long de ce bois charmant ! En voilà une qui est bête ! Nos petits enfants ne voudraient pas se donner la peine de vous répondre ! Quoi! voilà tout ce que vous savez ?

Le fossoyeur

– Oh ! nous vous en dirons tant que vous finirez par rester court.

Il se passa bien une heure à combattre ainsi. Comme les deux antagonistes étaient les deux plus forts du pays sur la chanson, et que leur répertoire semblait inépuisable, cela eût pu durer toute la nuit, d’autant plus que le chanvreur mit un peu de malice à laisser chanter certaines complaintes en dix, vingt ou trente couplets, feignant, par son silence, de se déclarer vaincu. Alors on triomphait dans le camp du fiancé, on chantait en chœur à pleine voix et on croyait que, cette fois, la partie adverse ferait défaut; mais, à la moitié du couplet final, on entendait la voix, rude et enrhumée du vieux chanvreur beugler les derniers vers; après quoi il s’écriait :

– Vous n’aviez pas besoin de vous fatiguer à en dire une si longue, mes enfants! Nous la savions sur le bout du doigt !

Une ou deux fois pourtant le chanvreur fit la grimace, fronça le sourcil et se retourna d’un air désappointé vers les matrones attentives. Le fossoyeur chantait quelque chose de si vieux, que son adversaire l’avait oublié, ou peut-être qu’il ne l’avait jamais su ; mais aussitôt les bonnes commères nasillaient, d’une voix aigre comme celle de la mouette, le refrain victorieux ; et le fossoyeur, sommé de se rendre, passait à d’autres essais.

Il eût été trop long d’attendre de quel côté resterait la victoire. Le parti de la fiancé déclara qu’il faisait grâce  à condition qu’on offrirait à celle-ci un présent digne d’elle.

Alors commença le chant des livrées sur un air solennel comme un chant d’église.
Les hommes du dehors dirent en basse-taille à l’unisson :

Ouvrez la porte, ouvrez,
Marie, ma mignonne,
J’ons de beaux cadeaux à vous présenter
Hélas ! ma mie, laissez-nous entrer

À quoi les femmes répondirent de l’intérieur, et en fausset, d’un ton dolent :

Mon père est en chagrin, ma mère en grand tristesse,
Et moi je suis fille de trop grand merci
Pour ouvrir ma porte à cette heures ici.

Les hommes reprirent le premier couplet jusqu’au quatrième vers, qu’ils modifièrent de la sorte :

J’ons un beau mouchoir à vous présenter.

Mais au nom de la fiancée, les femmes répondirent de même que la première fois.
Pendant vingt couplets, au moins, les hommes énumérèrent tous les cadeaux de la livrée, mentionnant toujours un objet nouveau dans le dernier vers : un beau devanteau (tablier), de beaux rubans, un habit de drap, de la dentelle, une croix d’or, et jusqu’à un cent d’épingles pour compléter la modeste corbeille de la mariée. Le refus des matrones était irrévocable ; mais enfin les garçons se décidèrent à parler d’un beau mari à leur présenter, et elles répondirent en s’adressant à la mariée, en lui chantant avec les hommes :

Ouvrez la porte, ouvrez,
Marie, ma mignonne,
C’est un beau mari qui vient vous chercher,
Allons ma mie, laissons les entrer.

Aussitôt le chanvreur tira la cheville de bois qui fermait la porte à l’intérieur.


La Mare au Diable
Quantin 1889

George Sand par Delacroix
George Sand par Delacroix
Frédéric Chopin par Delacroix
Frédéric Chopin par Delacroix

George Sand se disait « née musicienne ». Si elle côtoya quelques uns des musiciens les plus géniaux de son temps, elle conserva toujours une immense tendresse pour ce que Marcel Proust qualifiait de « mauvaise musique ».
 
En attestent ces quelques lignes tirées de Histoire de ma vie : « Les arbres étaient en fleurs ; les rossignols  chantaient  et  j'entendais  au  loin la classique et solennelle cantilène des laboureurs qui résume et  caractérise  toute  la  poésie  claire  et  tranquille du Berri » .

De même, ce passage de Consuelo : « Il y a une musique qu'on pourrait appeler naturelle, parce qu'elle n'est point le produit de la science et de la réflexion, mais celui d'une inspiration qui échappe à la rigueur des règles et des conventions. C'est la musique populaire c'est celle des paysans particulièrement. Que de belles poésies naissent, vivent, et meurent chez eux, sans avoir jamais eu les honneurs d'une notation correcte"...


Prosélyte à cet égard, George Sand encouragea Chopin et son amie, la cantatrice Pauline Viardot,  à noter les chansons populaires entendues dans sa très chère Vallée noire.

© Jacques Perciot 2015


Guy de Maupassant

Un samedi soir, à Fécamp, les habitués du lupanar, dépités, trouvent, si l’on peut dire, porte close. Madame Tellier, en, effet, a décidé d’emmener ses protégées à la communion de sa nièce, fille de son frère Joseph Rivet, à cinq ou six lieues de là. A la cérémonie succède un solide déjeuner campagnard... Puis, c’est le retour à la « maison »...

On se remit en route comme la veille, et le petit cheval blanc repartit de son allure vive et dansante. Sous le soleil ardent, la joie assoupie pendant le repas se dégageait. Les filles s’amusaient maintenant des cahots de la guimbarde, poussaient même les chaises des voisines, éclataient de rire à tout instant, mises en train d’ailleurs par les vaines tentatives de Rivet.

Une lumière folle emplissait les champs, une lumière miroitant aux yeux ; et les roues soulevaient deux sillons de poussière qui voltigeaient longtemps derrière la voiture sur la grand-route.

Tout à coup Fernande, qui aimait la musique, supplia Rosa de chanter ; et celle-ci entama gaillardement le Gros Curé de Meudon. Mais Madame tout de suite la fit taire, trouvant cette chanson peu convenable en ce jour. Elle ajouta : « Chante-nous plutôt quelque chose de Béranger. » Alors Rosa, après avoir hésité quelques secondes, fixa son choix, et de sa voix usée commença la Grand-Mère :

Ma grand-mère, un soir à sa fête,
De vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait, en branlant la tête :
Que d’amoureux j’eus autrefois !
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Et le chœur des filles, que Madame elle-même conduisait, reprit :

Combien je regrette
Mon bras si dodu,   
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

« Ca, c’est tapé ! » déclara Rivet, allumé par la cadence ; et Rosa continua :

Quoi, maman, vous n’étiez pas sage ?
Non, vraiment ! et de mes appas,
Seule, à quinze ans, j’appris l’usage,
Car, la nuit, je ne dormais pas.

Tous ensemble hurlèrent le refrain ; et Rivet tapait du pied sur son brancard, battait la mesure avec les rênes sur le dos du bidet blanc qui, comme s’il eût été lui-même enlevé par l’entrain du rythme, prit le galop, un galop de tempête, précipitant ces dames en tas les unes sur les autres dans le fond de la voiture.

Elles se relevèrent en riant comme des folles. Et la chanson continua, braillée à tue-tête à travers la campagne, sous le ciel brûlant, au milieu des récoltes mûrissantes, au train enragé du petit cheval qui s’emballait maintenant à tous les retours du refrain, et piquait chaque fois ses cent mètres de galop, à la grande joie des voyageurs.

De place en place, quelque casseur de cailloux se redressait, et regardait à travers son loup de fil de fer cette carriole enragée et hurlante emportée dans la poussière.
Quand on descendit devant la gare, le menuisier s’attendrit : « C’est dommage que vous partiez, on aurait bien rigolé. »

[...]

 « Les voyageurs pour Rouen, en voiture ! » cria l’employé. Elles montèrent. Un mince coup de sifflet partit, répété tout de suite par le sifflement puissant de la machine qui cracha bruyamment son premier jet de vapeur pendant que les roues commençaient à tourner un peu avec un effort visible. Rivet, quittant l’intérieur de la gare, courut à la barrière pour voir encore une fois Rosa ; et comme le wagon plein de cette marchandise humaine passait devant lui, il se mit à faire claquer son fouet en sautant et chantant de toutes ses forces :

Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Puis il regarda s’éloigner un mouchoir blanc qu’on agitait.

La Maison Tellier
P. Ollendorff, 1891

Ma Grand-Mère est sans doute la chanson de Pierre-Jean de Béranger qui a le mieux resisté à l’épreuve du temps, puisqu’on la trouve en bonne place dans les anthologies dignes de ce nom. Cette chanson est née au Caveau Moderne, dont Béranger était sociétaire, en 1813.

Les Caveaux étaient, comme les goguettes, des sociétés chansonnières. Mais, tandis que les goguettes drainaient un public d’ouvriers et d’artisans, les Caveaux étaient surtout fréquentés par des littérateurs vivant, par ailleurs, (parfois tant bien que mal) de leur plume.

Au cours des XVIIIème et XIXème plusieurs sociétés de ce genre virent le jour, à Paris, ainsi que dans certaines grandes villes de province. Mais deux d’entre elles tinrent le haut du pavé de la notoriété : le tout premier Caveau, fondé en 1731 par Charles Alexis Piron, Charles Collé et Crébillon fils et le Caveau moderne qui prit la relève en 1806.

Ce dernier, fondé par Pierre Capelle, accueillit dans ses rangs bon nombre de fines lames des lettres de l’époque. Citons Emmanuel Dupaty, Étienne de Jouy, Armand Gouffé, Pierre-Augustin de Piis... Sans oublier Marc-Antoine Désaugiers, auteur, entre autres, de Tableau de Paris à cinq heures du matin, qui inspira, beaucoup plus tard, au dénommé Jacques Lanzmann Il est cinq heures Paris s’éveille...

Le Caveau Moderne se réunissait une fois par mois à l’enseigne du Rocher de Cancale, rue Montorgueil, pour un dîner, généralement bien arrosé. Saluons au passage la belle longévité de ce restaurant, qui existe encore aujourd’hui, sous le même nom et à la même adresse. D’innombrables chansons furent créées au Caveau moderne. La tonalité en était volontiers bachique, grivoise ou satirique.

Il s’agissait, avant tout, d’amuser une assemblée qui ne demandait pas mieux. De joyeux fêtards, en somme, mais qui vous troussaient le couplet avec science et dextérité. Comme dans les goguettes, ces couplets se chantaient sur des airs déjà connus.

Pour plus de commodité, Pierre Capelle collecta quelque 2000 airs de chansons et les publia. Le recueil avait pour titre La clé du Caveau, à l'usage de tous les chansonniers français, des amateurs, auteurs, acteurs du vaudeville et de tous les amis de la chanson. Chacun de ces airs étant numéroté, le poète n’avait qu’à piocher dans ce catalogue pour trouver « chaussure à son pied ».

 

Pierre-Jean de Béranger, Marc-Antoine Désaugiers, Le Rocher de Cancale aujourd'hui
Pierre-Jean de Béranger, Marc-Antoine Désaugiers, Le Rocher de Cancale aujourd'hui

Jean-Jacques Rousseau

On oublie souvent que Jean-Jacques Rousseau fut aussi musicien. Inventeur d’un système de notation musicale original, il est l’auteur de la plupart des articles consacrés à la musique dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Une vocation première qui semble bien prendre sa source dans les précieux instants d’enfance vécus auprès de sa tante Suzanne, sœur de son père, qui l’éleva après la mort de sa mère...

Hors le temps que je passais à lire ou écrire auprès de mon père, et celui où ma mie me menait promener, j'étais toujours avec ma tante, à la voir broder, à l'entendre chanter, assis ou debout à côté d'elle; et j'étais content. Son enjouement, sa douceur, sa figure agréable, m'ont laissé de si fortes impressions, que je vois encore son air, son regard, son attitude : je me souviens de ses petits propos caressants; je dirais comment elle était vêtue et coiffée, sans oublier les deux crochets que ses cheveux noirs faisaient sur ses tempes, selon la mode de ce temps-là.

Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développée en moi que longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d'airs et de chansons qu'elle chantait avec un filet de voix fort douce. La sérénité d'âme de cette excellente fille éloignait d'elle et de tout ce qui l'environnait la rêverie et la tristesse. L'attrait que son chant avait pour moi fut tel, que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer.

Dirait-on que moi, vieux radoteur, rongé de soucis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant, en marmottant ces petits airs d'une voix déjà cassée et tremblante ? Il y en a un surtout qui m'est bien revenu tout entier quant à l'air; mais la seconde moitié des paroles s'est constamment refusée à tous mes efforts pour me la rappeler, quoiqu'il m'en revienne confusément les rimes. Voici le commencement, et ce que j'ai pu me rappeler du reste:

Tircis, je n'ose
Ecouter ton chalumeau
Sous l'ormeau ;
Car on en cause
Déjà dans notre hameau.
..........
..... un berger
..... s'engager
..... sans danger;
Et toujours l'épine est sous la rose.

Je cherche où est le charme attendrissant que mon cœur trouve à cette chanson : c'est un caprice auquel je ne comprends rien ; mais il m'est de toute impossibilité de la chanter jusqu'à la fin sans être arrêté par mes larmes. J'ai cent fois projeté d'écrire à Paris pour faire chercher le reste des paroles, si tant est que quelqu'un les connaisse encore. Mais je suis presque sûr que le plaisir que je prends à me rappeler cet air s'évanouirait en partie, si j'avais la preuve que d'autres que ma pauvre tante Suzon l'ont chanté.


Les Confessions
Cazin, (1765-1770)

Loin de nous l’idée de vouloir infliger un chagrin posthume à Jean-Jacques Rousseau, mais nous avons la preuve que d’autres que cet amour de tante Suson ont chanté cette chanson. Dans l’édition - soixante ans après sa mort - de ses œuvres complètes, figure ce perfide renvoi en bas de page : « Voici cette chanson. Elle était très connue à Paris et se chante encore dans la classe ouvrière ».
   
Tircis, je n'ose
Ecouter ton Chalumeau
sous l'Ormeau;
Car on en cause
Déjà dans notre hameau.
Un cœur s'expose
A trop s'engager
Avec un berger
Et toujours l'épine est sous la rose.

Jean Baptiste Clément


Des chansons, le père Clément en écrivit bien d’autres. Son Temps des cerises défie le temps, allez savoir pourquoi... Parce qu’elle est magnifique, sans doute. Parce qu’elle reste liée au souvenir de cette France dont M. Thiers a dit : « Qu’on la fusille », assurément. Jean Baptiste Clément, en militant qu’il n’a jamais cessé d’être, revient  sur son parcours d’auteur de chansons « engagées »...

Il m'arriva bien des fois, soutenu par la jeunesse probablement et sa compagne inséparable, l'Espérance, de danser devant le buffet en entonnant La Capucine, cette vieille chanson populaire, que les enfants chantent en dansant en rond, sans se douter, les innocents, du côté social de cette rengaine plaintive, qui explique si bien la révolte des Jacques et les insurrections de la faim !

[...]

Je n'ai pas à récapituler ici toutes les étapes plus ou moins pénibles ou plus ou moins heureuses que j'ai eu à parcourir pour arriver à gagner quelques sous avec mes chansons; cependant, je ne puis passer sous silence l'étrange émotion que j'éprouvai le jour où je vendis ma première chanson. J'ai encore dans les oreilles le son mélodieux des trois pièces de cent sous que l'éditeur me mit dans la main et que je serrai fiévreusement, comme si je venais de commettre un abus de confiance ou un vol avec effraction.

 [...]

Il n'y avait, à mon avis, qu'à ouvrir la huche des pauvres gens pour voir qu'il n'y avait pas de pain dedans. Il n'y avait qu'à suivre l'ouvrier dans sa vie de labeur et de misère pour trouver le mot vrai, la note sociale et empoignante. Il n'y avait qu'à pénétrer dans les mines, dans les manufactures, dans les chantiers pour dépeindre, en langue simple; les souffrances des travailleurs, pour protester contre l'esclavage moderne et mettre en chanson les revendications prolétariennes..

[...]

Il suffisait enfin, pour frapper juste, de bien penser ce qu'on écrivait, d'y mettre sa passion, ses convictions, et, qu'on me permette de le dire, un peu de sa vie. Car on ne fait pas bien ces chansons-là sans un peu de fièvre, sans serrements de cœur, sans éprouver un profond sentiment d'indignation contre les bourreaux et de douleur pour les victimes ! Non seulement jusqu'ici le peuple n'a jamais travaillé pour lui, mais encore il a toujours chanté pour les autres; il est temps qu'il ait enfin ses chansons et qu'il ne chante plus que les siennes.
Oh je sais bien qu'on ne peut pas chanter que des chansons ayant une portée philosophique, une idée politique ou sociale. Cela finirait, je le comprends, par fatiguer et peut-être même par dépasser le but. Mais ce n'est pas ce que je demande, et je n'entends exclure du répertoire des amis de la chanson ni la romance, ni la chanson de genre, ni la gaudriole. Oh ! non ! Vive la gaudriole ! 0 gué !

[...]

Oui, oui, je veux qu'on trouve encore et toujours des refrains passionnés et entraînants pour les amoureux qui s'en vont au bois cueillir la violette, et des couplets bachiques qui fassent choquer les verres et boire à la vigne, à l'amour, à l'humanité.  Mais je prétends qu'il faut renoncer aux vieux clichés, donner au peuple des chansons qui ne l'égarent pas, en un mot qui ne perpétuent pas des préjugés, des erreurs philosophiques, sociales et religieuses, dont le bon sens et la science ont fait  justice depuis longtemps.

[...]

Il n'y a dans les théories que je soutiens qu'un ardent désir d'en finir avec la misère, les guerres, les révolutions, et de voir un jour la bonne harmonie régner entre tous les humains. Quand nous en serons à cet heureux temps, nous pourrons brûler en place publique, avec bien autre chose encore, toutes les chansons du genre que je préconise, les miennes les premières, si l'on veut, et, autour des grands feux de joie que nous allumerons pour fêter cette ère de justice, de liberté et d'égalité, nous danserons tous en rond et en entonnant à pleins poumons La Mère Godichon, si vous y tenez.

[...]

Puisqu'on a fait grand bruit autour de la musique de l'avenir, pourquoi n'aurais-je pas le droit d'essayer d'en faire un peu en faveur des chansons de l'avenir ? L'œuvre est en bonne voie. D'autres viendront qui la continueront et qui l'achèveront sans doute. Ceux-là ne s'égareront pas dans les nuages, ni dans les labyrinthes d'un monde imaginaire. Ils trouveront la vraie poésie, la poésie du travail. Ils chanteront la vie mouvementée des usines, les outils et les machines, à la condition qu'ils soient des agents d'émancipation et non de servitude, qu'ils servent au bien-être de tous, et non de quelques-uns. Ils chanteront la vapeur et l'électricité, toutes les grandes découvertes scientifiques et toutes les grandes vérités sociales qui doivent conduire l'humanité à son plus haut degré de perfection, et il leur sera bien plus facile encore de trouver la note émue et vraie et d'être les interprètes inspirés et éloquents des grands et généreux sentiments qui rapprochent les humains et font aimer la vie.


Chansons 
C. Marpon et E. Flammarion Paris-Montmartre, décembre 1884.

Ce texte sert d’introduction à un recueil d’une trentaine de chansons de Clément, dont Le temps des cerises, la plus populaire d’entre elles. Dans la mémoire collective, cette chanson est si étroitement  associée à la Commune qu’on pourrait la croire directement inspirée par cet épisode douloureux de notre histoire. Peut-être à cause de ces : « Cerises d’amour aux robes pareilles / Tombant sous la feuille en gouttes de sang »...

Pourtant, jean Baptiste Clément l’a écrite cinq ans auparavant, en 1866. Le temps des cerises, c’est une chanson d’amour, une « bluette », disait-on, qui fleure bon les vergers de la Butte Montmartre. Mise en musique et créée par son ami Antoine Renard, elle connaîtra un joli succès au café-concert. Puis Clément participe à la Commune en tant qu’élu du XVIIIème arrondissement et doit s’exiler en Angleterre jusqu’à l’année 1880.

C’est à la publication de ce recueil qu’il dédie son Temps des cerises à « La vaillante citoyenne Louise, l'ambulancière de la rue Fontaine-au-roi, le dimanche 28 mai 1871 ». Ce jour-là, rue Fontaine-au-roi, une vingtaine de communards défendent la dernière barricade de la Semaine sanglante et la jeune fille, de sa propre initiative et au péril de sa vie, y vient porter assistance aux blessés.

Est-elle tombée, un peu plus tard, sous les balles versaillaises ? Jean Baptiste ne l’a jamais su. Il se contenta d’espérer qu’elle puisse un jour lire la dédicace qui figure dans le recueil... « Puisque cette chanson a couru les rues, j'ai tenu à la dédier, à titre de souvenir et de sympathie, à une vaillante fille qui, elle aussi, a couru les rues à une époque où il fallait un grand dévouement et un fier courage ».


© Jacques Perciot 2015

René Bazin

 

Jacques Baltus est maître d’école en Lorraine, annexée par l’Allemagne depuis près d’un demi-siècle. Son fils est tombé sous les balles allemandes lors de la Grande guerre. Depuis le drame, Marie, son épouse, n’a plus toute sa raison. Et pourtant, ce 11 novembre 1918...

 

La salle de classe était pleine de rumeurs et de mouvements. Cependant, l'instituteur ne grondait pas, lui, si sévère. Il avait des distractions ; il regardait par la fenêtre ; il se taisait, pendant des minutes entières. Les enfants remuaient les jambes, sous les tables. Ils devinaient que la traversée du ciel, une dernière fois, ce jour-là, était permise aux bourdons, aux abeilles et aux mouches, et qu'il y avait promenade, pour les bêtes de l'air, à quoi ils ressemblent, eux, quand ils jouent. Et ils n'auraient jamais osé demander congé ; non, ces choses-là ne peuvent être accordées que par les autorités qui écrivent sur du papier à en-tête, ou télégraphient des ordres, mais qu'on ne voit jamais à Condé-la-Croix ; une idée pareille ne serait jamais venue à ces écoliers blonds de Lorraine : ils laissaient voir, pourtant, que la journée de l'armistice n'aurait pas dû ressembler aux autres. Maître, élèves, tous, ils avaient l'âme en voyage. Vers trois heures, un nuage s'étant écarté, qui avait caché le soleil pendant dix minutes, une rayée de lumière et de chaleur vive entra dans la salle de classe. Elle passait au-dessus des enfants, mais elle illuminait, elle éclaboussait les épaules et la tête du maître assis dans la chaire. Il sentit la brûlure, porta la main à sa joue, contempla, un long moment, la place bordée de maisons, les deux rues soudées à la place, la belle campagne au delà, et cet homme en deuil se mit à rire silencieusement.
 
 — Qu'a-t-il ? se demandaient les élèves.

 

Aucun bruit dehors. Personne ne devait traverser la place. Le maître ne parlait pas, il avait l'air absent. M. Baltus, ébloui par tant de clarté, avait fermé les yeux, et demeurait là, dans le rayon, tourné vers le village, et il riait.

 

— Qu'a-t-il donc ?

Il n'entendait même pas les deux fils du facteur Renguillon qui faisaient rouler des billes, sur le dernier banc de la classe, dans une enceinte de livres et de plumiers. Non, il devait penser à des choses gaies ; les rides de son front, même la grosse entre les sourcils, s'étaient effacées. On le vit se lever, saisir la poignée de fonte, et ouvrir la première baie, toute grande, comme au plein été. Puis il dit :

 

— Mes enfants…

 

Il parlait français, à présent ! En classe ! C'était défendu. L'attente d'un grand événement saisit les écoliers. Les petits Renguillon s'arrêtèrent de jouer aux billes. L'instituteur les regardait maintenant avec des larmes au coin des yeux !

— Mes enfants, qui sait la chanson française ?
 
— Moi ! moi ! moi !

 Trois petites voix répondirent d'abord, puis trois autres, et six bras se tendirent vers la chaire.
 
— Toi, Mansuy Renguillon, chante la chanson française, puisque la guerre est finie !

 Sans demander s'il fallait se lever, Mansuy se leva.
 
C'était le plus grand de la classe. Fier de l'honneur, et de voir toutes les têtes vers lui, il regarda les camarades, tout riant, et il chanta :

Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine,
Et, malgré vous, nous resterons Français !
 
La jolie voix, qui s'envolait !
 
— Non, pas cela ! dit Baltus. La chanson française, c'est la Marseillaise.

 

— Je la sais, monsieur l'instituteur !
 
— On va bien voir. C'est moi qui entonne, vous chanterez avec moi, les gars de Lorraine, si vous savez…
 

Comment ces vieux mots de France, peu usités en Lorraine, lui venaient-ils à l'esprit ? Vague de fond, qui s'étale au rivage.
 
Ayant battu une mesure pour rien, debout dans sa chaire, Baltus commença donc, de sa forte voix :
 
Allons, enfants de la Patrie,
Le jour de gloire est arrivé…
 
Les écoliers suivirent. Ils ne chantaient pas tous ; plusieurs ne savaient que la moitié de l'air, d'autres que la moitié des paroles, et la prononciation n'était pas irréprochable. Mais l'entrain y était. Les notes aux timbres différents, les mots écorchés et reconnaissables, sortaient par la baie ouverte, et visitaient les maisons du village. Les anges de la nuit de Noël, antiques chanteurs de la paix, durent sourire dans les cieux.
 
Il y en avait, par le village, des femmes qui écoutaient, s'arrêtant de remettre la vaisselle dans le dressoir ; il y en avait, des filles appliquées au travail de couture, derrière le contrevent à demi fermé, comme en juillet ; il y en avait des hommes, surpris, dans les jardins, par la chanson française, l'ancienne chanson prohibée, s'arrêtant de bêcher ! La troisième fois que les écoliers et l'instituteur de Condé chantèrent le refrain de la Marseillaise, une voix du dehors se mêla à toutes celles qui s'échappaient de l'école ; au quatrième couplet, ce fut toute une foule qui répondit : voix de femmes et voix d'hommes, voix hautes et voix graves, qui durent courir dans les vallées, bien loin, et apprendre aux villages voisins que le jour du 11 novembre n'avait point eu, depuis longtemps, son pareil. Le refrain achevé, sous les fenêtres de la classe, des applaudissements, des bravos en français et en allemand, et son nom vingt fois crié, apprirent à Jacques Baltus que les gens de Condé trouvaient bonne sa manière de fêter l'armistice. Il se pencha et dit, en riant, à ceux du dehors : 

 

— Excusez ! nous chantions pour notre plaisir. Ne faut pas vous déranger ! On fera la fête quand les Français seront là !

Baltus le Lorrain

Calmann-Lévy, 1926

 

Victor Hugo

 

Victor Hugo – rien n’échappe au génie ! – n’est-il pas l’auteur de l’une des chansons les plus bouleversantes jamais écrite ? Qui ne se souvient du dernier couplet de la chanson de Gavroche mourant sur la barricade ?
 
De la barricade, dont il était encore assez près, on n’osait lui crier de revenir, de peur d’appeler l’attention sur lui.  Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.

 

— Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche.
 
A force d’aller en avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait transparent.
 
Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l’affut derrière leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l’angle de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la fumée. Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d’une borne, une balle frappa le cadavre.

 

— Fichtre ! fit Gavroche. Voilà qu’on me tue mes morts.
 
Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier. Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue. Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l’œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :

On est laid à Nanterre,
C’est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C’est la faute à Rousseau.
 
Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta :
 
Je ne suis pas notaire,
C’est la faute à Voltaire,
Je suis petit oiseau,
C’est la faute à Rousseau.
 
Une cinquième balle ne réussit qu’à tirer de lui un troisième couplet :
 
Joie est mon caractère,
C’est la faute à Voltaire ;
Misère est mon trousseau,
C’est la faute à Rousseau.
 
Cela continua ainsi quelque temps. Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. C’était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s’effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d’anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme ; c’était un étrange gamin fée. On eut dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu’elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s’approchait, le gamin lui donnait une pichenette. Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter :

Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire ;
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à …
 
Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler.
  
Les Misérables

GF Flammarion, 1862

Victor Hugo aimait-il la musique ? C’est une vaste question ! Certaines déclarations, telles  « Je n’aime que l’orgue de Barbarie et les mélodies de Dédé (1) » semblent abonder dans le sens contraire. Sans parler du célèbre « Défense de déposer de la musique le long de mes vers », vraisemblablement apocryphe... N’oublions pas qu’il fut l’ami d’Hector Berlioz et celui de Franz Litz. N’oublions pas non plus, par exemple, qu’il cautionna (en acceptant d’en écrire lui-même le livret), l’opéra de Louise Bertin La Esmeralda, tiré de Notre Dame de Paris...

Quoi qu’il en soit - et fort heureusement - les chanteurs contemporains sont nombreux à avoir bravé « l’interdit ». Quelques mariages entre le vers hugolien et la musique sont souvent des plus heureux, et même, pourrait-on dire, désormais indissolubles ! Si Gatzibelza ou La Légende de la nonne se sont gravés dans tant de mémoires, Victor Hugo peut en remercier Georges Brassens. On peut rappeler aussi de belles rencontres : La chanson de Maglia et Gainsbourg, Les tuileries et Colette Magny, Je ne songeais pas à Rose et Julos Beaucarne, Chanson de pirates et Claude Nougaro...

 (1) Sa fille Adèle.

© Jacques Perciot 2015